CHAPITRE IX

 

 

Louisette de Listerac reçut Hyacinthe Roquebère au lever du lit, sortant de son bain, vêtue de mousseline, étourdissante de grâce charmante. Son parfum enivrait l’avoué qui, confondu, restait à la porte du boudoir. Tapotant un fauteuil, elle l’invita à prendre place tandis qu’elle s’allongeait sur une bergère, le regardant de ses admirables yeux verts.

— Mon ami, je vous trouve splendide et j’en connais peu qui aient cette élégance, cette distinction. Vous faites des ravages dans les cœurs des dames de Saint-Germain.

— Oh, madame, vous me flattez.

Évitant de trop contempler cette chevelure éparse sur des épaules dont la peau soyeuse échappait au négligé, il sortit ses papiers :

— Je ne voudrais pas vous ennuyer, mais j’ai de terribles inquiétudes à votre sujet. Je crains que des scélérats bien organisés n’essaient d’attenter à votre vie, murmura-t-il.

— Comme vous y allez, cher maître ! Picard, mon intendant, m’en a touché deux mots. Il en riait.

— Monsieur Picard ne devrait pas en rire car j’ai là des conclusions rédigées cette nuit. Vous allez sous peu entrer en possession de divers patrimoines, soit par le jeu de la parenté, soit par celui des alliances. Chaque héritage suit un tortueux parcours au long duquel s’épuisent toutes les pistes, si bien que l’État pourrait aussi devenir légataire. Ce nom de Fontaine-Lagrange vous est-il familier ?

— Il ne m’est pas inconnu, sans que j’en sache la raison.

Hyacinthe le lui expliqua aussi clairement que possible, en même temps qu’il découvrait dans un froufrou de soie plus qu’un genou spirituel. Le sourire de la marquise moquait gentiment le trouble qu’il montrait.

— Abrégez, je m’y perds. J’hérite, mais pas sur-le-champ. Si je disparais, la succession refluera vers je ne sais qui.

Lié par le secret de son état, il ne pouvait lui révéler l’existence de Pierre Malaquin de Séville, en souffrait car elle prenait trop à la légère ses mises en garde. L’attitude d’un Picard riant de ces dangers l’offusquait également.

— Une chambrière, une lingère va-t-elle m’empoisonner ? Un de mes cochers fera verser mon carrosse ? Droguera mes magnifiques chevaux gris pour qu’ils me jettent en Seine ?

— Madame, soupira Hyacinthe, nous sommes vos avoués depuis toujours. Avant mon frère et moi, notre grand-père…

— Comment va ce cher Narcisse, ce dévergondé ? Est-il aussi sinistre que vous pour mon avenir ?

— Il travaille sur les mêmes dossiers, fit-il, ennuyé.

À dire vrai, son jumeau avait perdu au jeu une somme si considérable qu’ils avaient dû endosser un billet à ordre de quarante mille francs. Des mois de travail prévus pour combler cette dette.

La marquise se leva et, à son grand regret, il dut en faire autant.

— Picard est formel. Nos domestiques sont hors de soupçon. Et sur mes terres de province je ne rencontre que de braves serviteurs.

— Veuillez m’excuser et m’autoriser à me retirer, madame.

Ses liasses rangées il s’inclina et, comme elle lui tendait la main, il la baisa, provoquant un rire amusé. Le raccompagnant, elle le frôla par deux fois, incendiant ses sens. Encore sous le choc de son émotion, il fallut que le cocher lui répète avec agacement qu’ils étaient rue Vivienne.

— Ah ! je suis heureux de te voir, lui dit Narcisse. Cette sotte de Séraphine est introuvable alors que j’ai des exploits urgents. Cette enfant s’absente trop souvent. Toi aussi d’ailleurs. Je sais que vous courez après cette souillon de chez madame de Pindelle, mais tout de même. As-tu vu la marquise ?

— Elle se moque de nos avertissements.

— Tu sais, moi-même j’ai des doutes.

— Narcisse, au bout de la chaîne il y a cent millions de francs. Tu entends bien, cent millions.

— Hya-Hya, pense à autre chose de temps en temps, que ta tête se remette en place.

Dans son cabinet, il supposa que Séraphine était retournée chez le Vigneron fouiller la chambre de la fille Sauvignon, au risque d’être surprise. Mais à deux heures elle pénétra en coup de vent dans son cabinet et, sans écouter les reproches de Hyacinthe, sortit de sa poche trois petites fioles qu’elle déposa devant lui :

— Dans l’armoire il y en avait dix. De trois à l’étiquette différente j’ai pris quelques gouttes. Votre pharmacien vous les analysera. S’il s’étonne, dites qu’elles font partie d’un héritage, qu’elles vous inquiètent mais que votre secret d’avoué vous force à la discrétion.

Narcisse apporta ses exploits et ses placets, de quoi l’occuper longuement. Elle n’emporta qu’une pomme à croquer en route.

Le verdict du pharmacien tomba le lendemain matin. Deux fioles contenaient un poison violent difficile à trouver en France. Une seule goutte sur du fromage avait détruit une colonie de rats d’égout.

— Six cadavres de lascars que nous avons brûlés. Et, dans la troisième fiole, du sel de Glauber, du sulfate de soude pour de violentes purges. Je dois avertir la préfecture de police.

— N’en faites rien, supplia Hyacinthe, vous bouleverseriez une enquête en cours. Je vous tiendrai au courant.

Se fiant à l’intégrité de l’avoué, le pharmacien acquiesça mais garda les flacons. En route, de plus en plus fébrile au sujet de la marquise, Hyacinthe s’arrêta pour boire un rhum, fait exceptionnel chez lui. Ne fallait-il pas aviser la rue de Jérusalem de la présence, dans cette chambre louée par le Vigneron, de dix flacons dangereux ?

À la fin de la journée, Parturon apporta le double des rapports transmis par le consul de France de Séville.

— Les Affaires étrangères les ont communiqués rue de Grenelle pour ampliation, et mon ami m’en a fourni une copie qui me coûtera quatre cents francs. Êtes-vous prêt à payer la somme ?

Cette affaire-là faisait surtout celles du policier, toujours vendeur de documents. Mais, dévoré de curiosité, Hyacinthe alla retirer l’argent du coffre.

— Maintenant je peux vous dire que la police du Royaume n’y accorde qu’une considération médiocre.

— Vous auriez pu le dire avant, protesta l’avoué, furieux.

Le policier empocha ses vingt napoléons, souleva son chapeau en poil de castor et s’en alla. Sans se douter que, dès le deuxième feuillet, Roquebère allait faire une récolte fructueuse.

— Demain je ferai le tour d’une demi-douzaine d’études avant de trouver la bonne, mais ce que je cherche sera bien dans les archives de l’une d’elles.